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Sa Majesté le roi de Bafoussam (Le temps du Monde) par Agnès Wuthrich
Sa Majesté le roi de Bafoussam
La province camerounaise abrite encore des chefs traditionnels entourés d’une nombreuse cour. Visite à l’un d’entre eux.
Le temps du Monde: http://www.letemps.ch/ , par Agnès Wuthrich
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 Njitack Ngompé Pelé: «Dans notre société, chacun connaît sa place. Je ne suis que le sommet.» | |
Un port de roi. Menton légèrement relevé, larges mouvements des bras mis en valeur par une ample tunique brodée, petite coiffe rouge et or: Sa Majesté Njitack Ngompé Pelé a la prestance qui sied à son rang de Fô. Depuis douze ans, cet homme de 35 ans règne sur la chefferie traditionnelle de Bafoussam, chef-lieu du pays bamiléké. Etre reçu par Sa Majesté est un privilège. L’homme nous attend sur la terrasse d’une petite villa, trônant sur un immense fauteuil de rotin à l’ombre d’un parasol jaune et rouge estampillé Maggi, ses lunettes de soleil et deux téléphones mobiles à portée de main. A ses pieds trône un lion de pierre, le symbole des chefs de la région. Les présentations faites, il accepte de nous accorder un entretien un peu plus tard, dans l’après-midi. Pour cette seconde rencontre, nous serons reçus dans le bureau où le roi traite les affaires courantes: une pièce étroite, sombre et poussiéreuse, décorée de quelques tableaux dont un portrait de notre hôte. Un décor en décalage avec l’attitude du personnage qui nous attend en grande tenue, assis très droit. Njitack Ngompé Pelé est le dernier roi d’une chefferie qui existe depuis huit cents ans et a servi de matrice à d’autres royaumes de la région, des notables étant partis recréer «leur» village à quelques kilomètres sur le même modèle. Avant lui, l’homme qu’il appelle «mon papa», Fô Ngompé Tchomtchoua Elie, a régné trente ans, et marqué pour longtemps la population de Bafoussam. Ce personnage important du football camerounais, à qui la ville doit son stade, n’a pas manqué de donner à son fils le nom du roi du ballon rond. A sa mort, Njitack Ngompé Pelé était étudiant en deuxième année de physique à l’Université de Yaoundé. Successeur désigné, il a alors interrompu ses études pour rentrer à Bafoussam «accomplir son devoir». Et ce n’est que bien plus tard, alors qu’il régnait depuis trois ans déjà, qu’il a obtenu son diplôme académique, conformément aux dernières volontés du défunt. Comme tout chef bamiléké, Njitack Ngompé Pelé a suivi une période d’initiation de deux mois dans un lieu appelé le Laakam. Mais il reste très discret sur l’expérience qu’il a connue durant ces septante-deux jours. Tout juste saurons-nous qu’un conclave de neufs sages l’a guidé au cours de cette période et que ses membres l’ont pris en charge à tour de rôle pour lui enseigner leurs secrets respectifs. Nous apprendrons, par ailleurs, que le candidat ne peut être sacré roi que s’il met à profit ce temps-là pour féconder celle qui sera sa première épouse et lui donnera son successeur. Le rôle d’un chef bamiléké est à la fois séculier et spirituel. C’est lui qui tranche la plupart des litiges, des conflits conjugaux et des disputes entre voisins. Une fois par an, il siège dans la grande case du bourg avec les neuf sages, héritiers des pères fondateurs de la chefferie, pour nommer les successeurs des sages disparus. Le système est très structuré et Njitack Ngompé Pelé est secondé dans la gestion des affaires courantes par son secrétaire personnel et plusieurs ministres, premier ministre, ministre de l’Intérieur, de la Santé ou des Finances. Ce qui fait dire à Sa Majesté que l’administration moderne n’a rien inventé. Et la cohabitation avec les autorités camerounaises? «Nous avons des rôles complémentaires, assure le roi, qui ne se voit pas en danger de ce côté-là. Les représentants de l’administration ne font que passer, explique-t-il, alors que nous sommes là depuis des siècles.» Il est vrai que le chef a conservé une légitimité suffisamment solide pour que Yaoundé, par le biais d’une loi datant de 1974, ait fait de lui un auxiliaire de l’Etat. Le Fô de Bafoussam reconnaît toutefois que certains de ses «collègues» connaissent quelques difficultés: «Des fonctionnaires tentent d’affaiblir la chefferie en pervertissant, par exemple, le système de succession.» Le roi dit avoir également une responsabilité sociale à l’égard de son peuple. C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’il a hérité des épouses de son père (qu’il se doit d’honorer à l’exception de la reine mère) comme de celles de son grand-père et de son arrière-grand-père (son rôle se limite ici à subvenir à leurs besoins). Ses propres femmes, dont il se contente de dire qu’«elles sont nombreuses», seraient une trentaine. Toutes ont leur propre maison et constituent avec leurs enfants de moins de 12 ans, certains notables et le premier ministre l’essentiel de la population résidant à l’intérieur de l’enceinte de la chefferie. Enfin, le fils de protestant qu’est Njitack Ngompé Pelé a encore pour tâche de garder les crânes de ses ancêtres, conservés dans une case où il ne doit jamais se rendre. «Les rites traditionnels ne sont pas incompatibles avec les pratiques des religions importées», assure-t-il, en se targuant de se rendre indifféremment, d’ailleurs, aux invitations des chrétiens et des musulmans, bref de pratiquer «l’œcuménisme». Non loin de là toutefois, le sultan Seidou Njimoluh Njoya, chef du royaume des Bamouns dont 90% des habitants sont musulmans, rencontre quelques difficultés à appliquer la même politique. A la faveur de bourses d’études au Proche-Orient délivrées à des jeunes gens du village, un mouvement proche du wahhabisme saoudien a commencé à se développer à partir de 1993 dans la région, en opposition à la religion traditionnelle, le tidjanisme. Et, quand le sultan a voulu favoriser la cohabitation des deux rites dans la grande mosquée de sa bonne ville de Foumban, les tidjanites l’ont vertement accusé de favoriser «des extrémistes et des tueurs». La modernité a pour les chefs traditionnels plus d’un effet négatif, en matière financière notamment. Le village – y compris la diaspora disséminée jusqu’en Europe – est censé subvenir aux besoins de son chef. Or, à Bafoussam, nombre de sujets dérogeraient dorénavant à la règle. «Alors que mon peuple devrait m’entretenir, c’est moi qui l’entretiens, assure Njitack Ngompé Pelé, qui cultive la tradition et ne désespère pas de lui rendre toute sa force. L’individualisme se répand comme chez vous, déplore-t-il. Mais les gens finissent par revenir aux origines. Ils réalisent que la tradition, c’est la racine et que sans racines un arbre est à la merci du premier coup de vent.»
par Agnès Wuthrich ; Source : Le temps du Monde:
http://www.letemps.ch/tour/reportages/etape16/jour320.html
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Posté le 07 Jul 2007 par Le Point Com Ducamer
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